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Gilles Boudot

Les grands rangements

Au départ, l’œil est attiré par un paysage maritime ; plus précisément, par une vue panoramique de port, harmonieuse et sereine. Telles celles du peintre Claude Lorrain, elle semble issue d’un rêve avec ses architectures fabuleuses illuminées à contre-jour par un soleil dont on ne sait s’il est déjà couché ou s’il va bientôt apparaître. Et puis, à y regarder de plus près, tout chancelle : on change d’échelle, les bâtiments étranges se métamorphosent en une accumulation d’objets hétéroclites et on ne peut plus prosaïques, hangars, quais, bassins, estuaire, côte rocheuse cèdent la place à un bidon d’huile, une râpe à fromage, un vieux poste de radio ou un réveille-matin, le tout disposé sur une table. La mer est une toile cirée et le ciel un mur sali.

Gilles Boudot joue franc jeu, nulle volonté de tromper le spectateur qui a tout loisir de passer du paysage à la nature morte et inversement ; et l’on ne saurait dire laquelle des deux est l’image cachée.

Les références à l’histoire de la peinture abondent dans l’œuvre de ce photographe. On ne peut s’empêcher de penser aux « portraits composés » faits d’éléments détournés – fruits, fleurs, objets divers – des peintres maniéristes comme Arcimboldo ou aux paysages anthropomorphes de la peinture flamande ou hollandaise du XVIIe siècle. Toute cette tradition oblige le regard à une double lecture qui renvoie symboliquement à l’inscription de l’homme parmi les éléments de la nature ou du milieu social.

Avec ses mises en scène photographiques, Gilles Boudot tient bien sûr un autre propos. S’il suscite cette même oscillation sans fin de l’interprétation qui hésite entre le noble et le vulgaire, c’est pour miner la confiance avec laquelle le spectateur aborde ses images, sublimées et mises à distance par un dispositif de présentation complexe et raffiné. Ce spectateur, le voici renvoyé à lui-même, confronté à son illusion. Mais, en compensation, le voici conscient d’un formidable pouvoir qu’il avait peut-être négligé : celui qui lui permet de voir un visage dans un nuage ou un animal fabuleux dans une roche érodée.



Jean-Christian Fleury