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Jean-Pierre Favreau

Nuage flottant

Suivre Jean-Pierre Favreau dans les rues de Tokyo ou de quelque autre grande ville japonaise, c’est se mettre dans les pas d’un homme qui a lui-même pris en filature des inconnus. Leur seul point commun : ce sont des êtres silencieux au regard fixe et perdu qui semblent comme absents, en retrait de l’effervescence urbaine.

Les rues des grandes cités sont faites pour le passage : le flux des piétons et des véhicules s’y écoule sans relâche. Y marquer un temps d’arrêt sans nécessité extérieure apparaît comme une anomalie, Particulièrement dans un pays où les comportements sociaux sont à ce point codifiés et respectés.

Jean-Pierre Favreau déambule comme un somnambule, en quête d’un nouveau rendez-vous aléatoire avec ces blocs de solitude qui dérivent, tels des icebergs parmi le flot des passants. Il attend d’être surpris, une nouvelle fois, par une expression, un geste, une attitude.

Peut-être sa fascination lui vient-elle de cette expérience de l’absence au monde qui l’a frappé dans son enfance, lorsque son père ou sa mère se retirait en eux-mêmes durant quelques instants, sans explication ; comme si, partis vers des régions de l’esprit inconnues et inaccessibles, ils risquaient de ne plus revenir.

C’est pour retrouver ces regards égarés qu’il voyage et photographie. Depuis son premier séjour à New York en 1982, il parcourt les cités d’Europe et d’Asie, croisant ces individus en suspens, en état d’abandon, sans chercher à pénétrer par effraction dans leur monde intérieur, étranger, et de toute façon inaccessible. Il les photographie à leur insu : comment faire autrement si l’on ne veut pas briser le fragile isolement, la bulle temporaire et temporelle où ils se sont enfermés, tels les personnages des tableaux d’Edward Hopper. Paradoxalement, c’est à l’instant où ils rentrent en eux-mêmes qu’ils nous paraissent les plus proches et même les plus familiers, quel que soit leur éloignement culturel.

Qu’on ne s’y trompe pas : les images de Jean-Pierre Favreau ne sont pas rêveuses. Elles sont d’abord animées par une sourde mais violente tension : l’extrême précision du cadrage « au rasoir », la rigueur de la composition, la géométrie du décor urbain, tout cela souligné par l’emploi du noir et blanc, oppose au fugitif la force contraignante du réel. Nous voici confronté à l’implacable rappel à l’ordre auquel la ville – le monde – rappellent chacun pour peu qu’il se livre, fut-ce pour quelques secondes, à ces tentatives d’évasion.

Jean-Christian Fleury