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Oswalde Lewat

Congo couleur nuit

Osvalde Lewat est reconnue internationalement pour ses films documentaires engagés qui décrivent la répression politique dans son pays natal, le Cameroun, la situation des femmes violées au Congo-Kinshasa ou les discriminations dont sont victimes les Amérindiens au Canada. Sans renoncer au cinéma, elle a décidé depuis 2012 de se tourner vers la photographie qu’elle pratiquait déjà par ailleurs, mais « à titre personnel », c’est-à-dire dans l’ombre.

Or précisément, ce qu’elle met en lumière aujourd’hui, c’est son expérience de la nuit à Kinshasa et dans quelques grandes villes congolaises. En Afrique, la vie sociale nocturne n’est nullement un phénomène moderne ; elle s’inscrit dans une tradition qui réserve à la nuit des événements ou des activités communautaires importantes. Durant trois ans, Osvalde Lewat s’est immergée dans cette société pleine d’énergie qui vit un peu en marge de la population diurne : ouvriers dans une concession minière, femmes tenant des petits commerces au marché de Lubumbashi, enfants livrés à eux-mêmes qui ont fait de leur quartier leur terrain de jeu. Au gré des rencontres, des liens tissés, elle capte des moments d’abandon, de gravité, de joie dont les acteurs sont des ombres, des silhouettes violemment colorées, saisies dans la lumière artificielle de l’éclairage urbain, des ampoules nues, des bougies ou des « mwinda », ces canettes recyclées en lampes de poche. De son habitude du cinéma documentaire, Osvalde Lewat garde une grande liberté dans les mouvements de la caméra qui happe au vol scènes et visages, poussant parfois le flou de bougé jusqu’à l’abstraction. La symbolique de la lumière et des ténèbres s’impose naturellement dans cette série à la fois poétique et politique : ici, on vit avec très peu de lumière, faute de raccordement au réseau électrique, mais on sait s’en accommoder. Ce sont les personnes qui sont lumineuses : « Pour moi, cette petite lumière d’un bateau de pêche sur le lac Mwero, dans la nuit noire, évoque tout l’espoir que l’on trouve au Congo. Malgré l’ampleur des problèmes, cette lueur persiste. C’est elle qui m’intéresse. » Cet optimisme revendiqué par Osvalde Lewat contraste avec le caractère dramatique de ses films antérieurs. C’est aussi, aujourd’hui, celui de nombre de photographes africains attachés à chroniquer la mutation urbaine du continent à travers des regards d’où toute commisération est enfin bannie.

Jean-Christian Fleury