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Gilles Perrin

Suma et Mursi d’Éthiopie

Voyage-t-il pour photographier ? Ou bien la photographie n’est-elle qu’une justification du voyage ? But ou prétexte ? Peu importe puisque l’essentiel pour Gilles Perrin est la rencontre. La rencontre avec l’Autre, aussi différent que possible, si éloigné de sa manière de vivre et de sa mentalité que les échanges ne peuvent se faire que sur l’essentiel.

La photographie, celle que pratique Gilles Perrin, avec son lourd matériel et son cérémonial, est pour lui « une machine à créer de la relation ». Elle témoigne d’une rencontre unique avec une personne et avec un groupe, ici les Surma et Mursi, peuples agro-pastoraux qui vivent sur les hauts plateaux éthiopiens. Partout dans le monde, Gilles Perrin cherche à rendre compte du patrimoine humain qui va disparaître. Dans une logique d’archivage, il cherche à garder trace de modes de vie séculaires menacés par la concurrence économique et l’uniformisation culturelle mondiale. Maintenir un équilibre délicat entre le portrait d’un individu et le document ethnologique, entre le particulier et le générique : c’est par rapport à ce défi que se mesure la réussite artistique de ce type de photographie, et c’est bien là que Gilles Perrin excelle.

Effectuer le portrait d’une femme à plateau ou d’un homme croulant sous les ornements les plus spectaculaires relève d’un défi redoutable : privilégier l’expression singulière de la personne représentée sur le pittoresque de la figure. L’emploi du noir et blanc est là pour y aider, qui tempère les séductions trop faciles et guide vers l’essentiel.

Gilles Perrin dit de ses portraits qu’ils sont des « autoportraits assistés » : chacun y est responsable de son image, mise au monde avec l’aide du photographe. La question de l’authenticité des comportements si souvent évoquée à propos des photographies à caractère ethnologique, s’en trouve dès lors déplacée : il ne s’agit plus de prétendre à une vérité des personnes, une essence des populations étudiées mais au contraire d’affirmer qu’il n’est de réalité humaine observable qu’à travers la relation avec autrui.

Si les images de Gilles Perrin se veulent documentaires, elles n’en portent pas moins la signature de leur auteur : une qualité particulière de relation avec le modèle, une manière minimaliste d’évoquer le contexte du portrait à partir de quelques éléments suggérés dans le flou de l’arrière plan. Avec ses diptyques et ses triptyques panoramiques, Gilles Perrin s’éloigne un peu plus encore de l’esthétique du document en y introduisant un élément de fiction : ces panoramas composés créent l’illusion d’une unité temporelle, d’un instantané en même temps qu’ils organisent un espace théâtral parsemé de signes qui suggèrent l’exposition d’une situation qu’on ne saurait préciser, l’ébauche d’une narration qui tourne court. Ces tableaux sont autant de tremplins pour l’imagination du spectateur.


Jean-Christian Fleury